Enfant, adolescente, j'ai évité l'Inde,
négligeant Kipling, tournant le dos aux films indianisants, trouvant
bizarre la crise hippie et ridicules les histoires de yogis sur planches
à clous
Pire, ayant flirté avec l'anorexie, je trouvais
Gandhi violent et scandaleux. Mais
le premier inconnu que j'ai
peint, d'après photo, sans savoir qui avait ce regard lumineux,
était Tagore.
Puis j'ai décidé d'être dominicaine. Je devais partir
en Afrique
Laïque, je suis partie au Pakistan.
Plongée dans l'étude des Kafir Kalash,
fascinée par les soufis, au soir d'une crise affective un homme
m'a murmuré : "Cela passera: tout ce qui vient s'en va".
Aussitôt je fus délivrée de l'idée terrifiante
que ma vie était gâchée. Cherchant l'origine d'une
telle sagesse, j'ai rencontré le bouddhisme. C'est alors que
j'ai mis un pied, circonspect, en Inde.
Le premier soir à Delhi, un homme insiste: "Vous devez aller
dans l'Himalaya. Quand vous aurez trouvé, appelez-moi, je lâcherai
tout pour vous suivre, voici ma carte
". Trouvé quoi?
J'ai empoché sa carte pour ne pas le vexer, et suis partie pour
New York. J'ai longtemps gardé cette carte. Je l'ai jetée
après mes premières conférences sur le védanta.
Je lui souhaite un chemin sans dépendance.
De retour au Pakistan, saupoudrant le bouddhisme de yoga, histoire de
me faire une santé, j'ai commencé à voyager sérieusement
au cur de moi-même et de l'esprit humain. Puis Michel est
arrivé à l'ambassade de France.
J'avais accompli un cycle de sept ans au Pakistan. En partant pour suivre
celui que j'allais épouser, j'y laissais, sans l'imaginer un
instant, bien des masques qui m'avaient "protégée"
jusque là.
Par hasard ou par sagesse, le divin, indémontrable
mais irréfutable, m'a donné pour époux un homme
campé dans l'athéisme scientifique: sans preuve il ne
croit rien, mais tolère volontiers que je cherche "Cela"
Il est mon garde fou dans ma quête de vérité. Ses
questions, sa façon attentive de m'avertir quand je dévie
trop des joies et paix promises, m'aident à redresser la barre
pour quitter mes chemins sans issue.
Pour répondre à ses questions, je dois tester mes convictions,
les alléger des à-peu-près ou des rêves sympathiques
mais illusoires. Il me faut sereinement accepter que tout soit couramment
remis en question, afin que seul demeure le réel insoluble dans
l'étonnement, la critique ou le rire. Michel signifie "pareil
à Dieu"
quel clin d'il pour un athée!
Arrivée en France, j'aurais pu rejouer les rôles
destructeurs dont je connaissais par cur les rouages. Mais pour
mériter les cadeaux de la vie, pour nettoyer mes mémoires
et me permettre de connaître l'harmonie, j'ai entrepris une psychothérapie.
J'ignorais quelle passion allait surgir en moi, fruit de la gratitude
et du désir de passer le flambeau. Surnommée "Bayard"
à l'école, j'ai toujours été incapable de
supporter sans intervenir l'injustice ou la souffrance des plus faibles.
Je venais de trouver ma profession: j'allais être psychothérapeute.
Toutefois, mon long séjour au Pakistan, mes visites
en Afghanistan et en Inde, m'avaient convaincue que les méthodes
occidentales, tout efficaces qu'elles soient, n'étaient pas les
seules. Je refusais d'offrir un "médicament" unique
à des douleurs différentes, j'avais besoin d'aller voir
ou revoir comment on soignait les maux de l'esprit et du cur ailleurs
qu'à l'ombre de nos clochers et universités.
J'ai d'abord permis que l'impact des Kalash, des soufis, du yoga et
du bouddhisme pénètre ma vie, que Freud, Jung, Lacan,
Piaget, etc
m'occidentalisent. Puis, j'ai étudié
les voies thérapeutiques offertes par le bouddhisme. L'hindouisme
me paraissait alors trop multiple, trop difficile, voire inaccessible.
Michel fut nommé en Indonésie. L'Inde
semblait un trop gros rendez-vous pour s'y jeter sans préparations.
Nous tournions autour. Une amie insistait pour que je rencontre Mâ
Ananda Mayi. Chaque suggestion induisait une peur terrible, le sentiment
que cette rencontre pouvait arrêter ma vie. Lorsque Mâ a
quitté ce monde, j'ai été soulagée: le danger
disparaissait. Mais visitant Kankhal longtemps après, je me suis
retrouvée prosternée, en larmes: au fond de moi surgissaient
des réponses limpides aux questions brûlantes qui m'encombraient.
En attendant, entre Jakarta et Yogyakarta et tout en
préparant mes examens de psychologie, j'entrepris d'analyser
le Borobudur, temple du bouddhisme tantrique. Il est devenu ma "Bible",
un "guru" de pierres pour apprendre et expérimenter
le bouddhisme. J'ai aussi rencontré quelques chamanes indonésiens.
C'est alors que l'ombre de la mort a plané sur Michel. Dans l'épreuve,
j'ai constaté avoir en partie intégré les enseignements
reçus
Puis la mort s'est éloignée. Elle m'avait
permis de rencontrer la méditation active de Bapak, mystique
indonésien, Arnaud Desjardins et l'enseignement de Swami Prajnanpad,
l'hymne à la liberté qu'est le journal de Ramdas, joyeux
sage de Kanhangad (Inde).
Rentrant en France, persuadée d'être disciple
d'Arnaud Desjardins, j'ai continué à étudier les
thérapies nouvelles ou anciennes qui passaient mon chemin et
repris mon analyse sous forme de "lyings". Début 1983,
Arnaud m'a prévenue qu'il n'était pas mon "guru".
M'aurait-il massacrée à coups de hache, la douleur eut
été plus supportable. J'étais en réanimation,
il débranchait l'oxygène! J'ai craint d'être indigne
de mon but. Mais, le cur désolé, j'ai continué
à méditer, prier, étudier. Ma détermination
restait intacte: trouver "le Réel du réel" ("satyasya
satyam*"), quel qu'il soit, avec ou sans aide, en cette vie ou
une autre.
Quelques semaines passèrent, la paix revint en moi avec la certitude
d'être "en chemin", quel qu'il soit, où qu'il
mène. Le sentiment de l'unité du chemin et du but commençait
à s'installer. Mais du fond de mon inconscient ou de quelque
transmission de pensée, une voix m'ordonna de me rendre auprès
de Mataji Krishnabaï, disciple éminente de Swami Ramdas.
Ce qui doit avoir lieu se produit, nulle entrave n'y peut résister.
Tous mes "comment? Pourquoi? Oui mais!" s'effacèrent.
Les obstacles s'aplanirent de sorte que je suis arrivée à
l'Anandashram deux jours avant Swami Chidananda. Je n'ai pas demandé
d'initiation, il me l'a donnée. Puis il m'a conviée à
Rishikesh. C'est là qu'il m'a confiée à Swami Brahmananda,
"mon guru", titre suspect en France, sublime en Inde. Arnaud
m'avait "libérée" pour cette rencontre?
Malgré la sagesse, l'intelligence et la bonté
de Sw. Brahmananda, j'ai compris combien trouver le "guru"
sous forme humaine n'est pas nécessairement un cadeau malgré
la croyance en cours. Le risque est de régresser terriblement,
de s'en remettre à un saint plutôt qu'à Dieu lui-même.
J'avais la tête dure, l'ego en béton, le cur malformé,
et besoin d'une bonne leçon. Je l'ai apprise à mes dépends.
Sw. Brahmananda n'est pas en cause: si un humain pouvait offrir le réel,
il l'aurait fait, mais qui peut nous donner ce qui, ici et de tous temps,
est déjà nôtre? Pourquoi chercher ailleurs et plus
tard? J'avais tant besoin de cette leçon qu'entre Kanhangad et
Rishikesh, plusieurs maîtres reconnus m'ont offert de les suivre.
D'autres m'ont dit que j'avais déjà ce que je cherchais
Je n'ai pas vu ce qu'ils montraient. Je n'ai certes pas perdu les douze
années que "Swamiji" m'a offertes avant de mourir.
J'ai tant reçu, tant compris grâce à lui, que je
bénis chacun de ces instants avec gratitude. Mais j'aurais pu
faire l'économie de ce temps, de ces émotions, de certaines
douleurs si
j'avais été prête? Si j'avais
eu moins d'orgueil? Si j'avais eu moins peur?
Fallait-il aller en Inde pour trouver cela? Pour ce
qui me concerne, manifestement oui malgré mes résistances
préalables. J'y ai trouvé une liberté intérieure
qui m'étonne, sachant de quelles prisons intimes je reviens.
Mais j'ignore s'il faut conseiller ce voyage à chacun. Peut-être
uniquement à ceux qui ont perdu leur "Inde"?
Aujourd'hui je suis à Pondichéry parce
que Michel y est. Les enseignements reçus m'habitent et surgissent
en réponse à mes questions, mes doutes, mes errements,
ils m'ouvrent parfois des fenêtres sur le Réel. Peu des
personnes croisées imaginent ce qui m'est essentiel. Pour avoir
témoigné en Europe et risqué de me perdre à
ce jeu, je pense que c'est une chance, même s'il est joyeux de
se retrouver entre marcheurs sur la même route. Femme de diplomate,
peintre ou auteure pour ce qui est des apparences, ici ou ailleurs qu'importe
désormais? Michel a toujours son regard "laser", son
humour tendre, son épaule où m'appuyer si je vacille.
Quand on me demande de témoigner, je partage. Le reste du temps
je savoure tranquillement.
Certains craignent que les spiritualités ou philosophies
indiennes mènent à un retrait du monde, alors qu'elles
peuvent nous ancrer dans le réel. Ceux qui cherchent encore ont
parfois besoin de prendre du recul, mais regardons plutôt ceux
qui ont "réalisé" et sont parmi nous, joyeux
et actifs.
Croire que l'Inde mène au désengagement est oublier que
le texte le plus lu est la Bhagavad Gîtâ: conseils pour
agir lors d'une tornade, quand la guerre intérieure entre ombres
et lumières nous confronte à la nécessaire suppression
des chaînes intimes, aliénantes, destructrices. C'est oublier
aussi la médecine, les sciences, les mathématiques, les
arts indiens
qui ont surgit sur ce terreau.
Le danger pour l'Inde actuelle serait qu'elle s'oublie
et prenne l'autre, l'occident, pour "guru"
A-t-elle
besoin d'apprendre cette leçon?
* Brihadâranyaka Upanishad II.1.20
OUVRAGES PUBLIES :
- Ni Maître ni disciple (Essai) Ed Le Fennec 1994
- Au bord du Gange, (contes philosophiques - nombreuses traductions)
Ed du Seuil 1998
- Ch. "Si la souffrance n'existait pas en soi?" Colloque "Psychologie
& réalisation spirituelle", Ed Diamantel, 99
- Ce rien qui est Tout (Traduction et exégèse du "Nirvânasaôkam",
de Shankara,) Ed Les Deux Océans - 1999
- Terreur, le Cheval Merveilleux, (Conte pour enfants) Ed. Tisseyre
- Québec 2001
- Contes indiens (pour adolescents et adultes) Ed. Les Deux Océans,
2002
- Traduction de: Contemplez ces Vérités, de Swâmi
Chidananda - Ed Terre du Ciel 2002
- Contes des sages de l'Inde, (sélection illustrée des
contes d'Au bord du Gange) Ed du Seuil, 2003
- En cours de publication : "Facettes de l'Hindouisme"