La Revue de l'Inde N°2 - janvier/février/mars 2006

L'INDE SUR MON CHEMIN

PAR MARTINE QUENTRIC-SEGUY


Psychothérapeute, peintre et auteure de plusieurs ouvrages dont Ni maître ni disciple (Le Fennec, 1994), Au bord du Gange (Le Seuil, 1998), Ce rien qui est tout (Les Deux Océans, 1999)

Enfant, adolescente, j'ai évité l'Inde, négligeant Kipling, tournant le dos aux films indianisants, trouvant bizarre la crise hippie et ridicules les histoires de yogis sur planches à clous… Pire, ayant flirté avec l'anorexie, je trouvais Gandhi violent et scandaleux. Mais… le premier inconnu que j'ai peint, d'après photo, sans savoir qui avait ce regard lumineux, était Tagore.
Puis j'ai décidé d'être dominicaine. Je devais partir en Afrique…
Laïque, je suis partie au Pakistan.

Plongée dans l'étude des Kafir Kalash, fascinée par les soufis, au soir d'une crise affective un homme m'a murmuré : "Cela passera: tout ce qui vient s'en va". Aussitôt je fus délivrée de l'idée terrifiante que ma vie était gâchée. Cherchant l'origine d'une telle sagesse, j'ai rencontré le bouddhisme. C'est alors que j'ai mis un pied, circonspect, en Inde.
Le premier soir à Delhi, un homme insiste: "Vous devez aller dans l'Himalaya. Quand vous aurez trouvé, appelez-moi, je lâcherai tout pour vous suivre, voici ma carte…". Trouvé quoi? J'ai empoché sa carte pour ne pas le vexer, et suis partie pour… New York. J'ai longtemps gardé cette carte. Je l'ai jetée après mes premières conférences sur le védanta. Je lui souhaite un chemin sans dépendance.

De retour au Pakistan, saupoudrant le bouddhisme de yoga, histoire de me faire une santé, j'ai commencé à voyager sérieusement au cœur de moi-même et de l'esprit humain. Puis Michel est arrivé à l'ambassade de France.
J'avais accompli un cycle de sept ans au Pakistan. En partant pour suivre celui que j'allais épouser, j'y laissais, sans l'imaginer un instant, bien des masques qui m'avaient "protégée" jusque là.

Par hasard ou par sagesse, le divin, indémontrable mais irréfutable, m'a donné pour époux un homme campé dans l'athéisme scientifique: sans preuve il ne croit rien, mais tolère volontiers que je cherche "Cela"… Il est mon garde fou dans ma quête de vérité. Ses questions, sa façon attentive de m'avertir quand je dévie trop des joies et paix promises, m'aident à redresser la barre pour quitter mes chemins sans issue.
Pour répondre à ses questions, je dois tester mes convictions, les alléger des à-peu-près ou des rêves sympathiques mais illusoires. Il me faut sereinement accepter que tout soit couramment remis en question, afin que seul demeure le réel insoluble dans l'étonnement, la critique ou le rire. Michel signifie "pareil à Dieu"… quel clin d'œil pour un athée!

Arrivée en France, j'aurais pu rejouer les rôles destructeurs dont je connaissais par cœur les rouages. Mais pour mériter les cadeaux de la vie, pour nettoyer mes mémoires et me permettre de connaître l'harmonie, j'ai entrepris une psychothérapie. J'ignorais quelle passion allait surgir en moi, fruit de la gratitude et du désir de passer le flambeau. Surnommée "Bayard" à l'école, j'ai toujours été incapable de supporter sans intervenir l'injustice ou la souffrance des plus faibles. Je venais de trouver ma profession: j'allais être psychothérapeute.

Toutefois, mon long séjour au Pakistan, mes visites en Afghanistan et en Inde, m'avaient convaincue que les méthodes occidentales, tout efficaces qu'elles soient, n'étaient pas les seules. Je refusais d'offrir un "médicament" unique à des douleurs différentes, j'avais besoin d'aller voir ou revoir comment on soignait les maux de l'esprit et du cœur ailleurs qu'à l'ombre de nos clochers et universités.
J'ai d'abord permis que l'impact des Kalash, des soufis, du yoga et du bouddhisme pénètre ma vie, que Freud, Jung, Lacan, Piaget, etc… m'occidentalisent. Puis, j'ai étudié les voies thérapeutiques offertes par le bouddhisme. L'hindouisme me paraissait alors trop multiple, trop difficile, voire inaccessible.

Michel fut nommé en Indonésie. L'Inde semblait un trop gros rendez-vous pour s'y jeter sans préparations. Nous tournions autour. Une amie insistait pour que je rencontre Mâ Ananda Mayi. Chaque suggestion induisait une peur terrible, le sentiment que cette rencontre pouvait arrêter ma vie. Lorsque Mâ a quitté ce monde, j'ai été soulagée: le danger disparaissait. Mais visitant Kankhal longtemps après, je me suis retrouvée prosternée, en larmes: au fond de moi surgissaient des réponses limpides aux questions brûlantes qui m'encombraient.

En attendant, entre Jakarta et Yogyakarta et tout en préparant mes examens de psychologie, j'entrepris d'analyser le Borobudur, temple du bouddhisme tantrique. Il est devenu ma "Bible", un "guru" de pierres pour apprendre et expérimenter le bouddhisme. J'ai aussi rencontré quelques chamanes indonésiens. C'est alors que l'ombre de la mort a plané sur Michel. Dans l'épreuve, j'ai constaté avoir en partie intégré les enseignements reçus… Puis la mort s'est éloignée. Elle m'avait permis de rencontrer la méditation active de Bapak, mystique indonésien, Arnaud Desjardins et l'enseignement de Swami Prajnanpad, l'hymne à la liberté qu'est le journal de Ramdas, joyeux sage de Kanhangad (Inde).

Rentrant en France, persuadée d'être disciple d'Arnaud Desjardins, j'ai continué à étudier les thérapies nouvelles ou anciennes qui passaient mon chemin et repris mon analyse sous forme de "lyings". Début 1983, Arnaud m'a prévenue qu'il n'était pas mon "guru". M'aurait-il massacrée à coups de hache, la douleur eut été plus supportable. J'étais en réanimation, il débranchait l'oxygène! J'ai craint d'être indigne de mon but. Mais, le cœur désolé, j'ai continué à méditer, prier, étudier. Ma détermination restait intacte: trouver "le Réel du réel" ("satyasya satyam*"), quel qu'il soit, avec ou sans aide, en cette vie ou une autre.

Quelques semaines passèrent, la paix revint en moi avec la certitude d'être "en chemin", quel qu'il soit, où qu'il mène. Le sentiment de l'unité du chemin et du but commençait à s'installer. Mais du fond de mon inconscient ou de quelque transmission de pensée, une voix m'ordonna de me rendre auprès de Mataji Krishnabaï, disciple éminente de Swami Ramdas. Ce qui doit avoir lieu se produit, nulle entrave n'y peut résister. Tous mes "comment? Pourquoi? Oui mais!" s'effacèrent. Les obstacles s'aplanirent de sorte que je suis arrivée à l'Anandashram deux jours avant Swami Chidananda. Je n'ai pas demandé d'initiation, il me l'a donnée. Puis il m'a conviée à Rishikesh. C'est là qu'il m'a confiée à Swami Brahmananda, "mon guru", titre suspect en France, sublime en Inde. Arnaud m'avait "libérée" pour cette rencontre?

Malgré la sagesse, l'intelligence et la bonté de Sw. Brahmananda, j'ai compris combien trouver le "guru" sous forme humaine n'est pas nécessairement un cadeau malgré la croyance en cours. Le risque est de régresser terriblement, de s'en remettre à un saint plutôt qu'à Dieu lui-même. J'avais la tête dure, l'ego en béton, le cœur malformé, et besoin d'une bonne leçon. Je l'ai apprise à mes dépends. Sw. Brahmananda n'est pas en cause: si un humain pouvait offrir le réel, il l'aurait fait, mais qui peut nous donner ce qui, ici et de tous temps, est déjà nôtre? Pourquoi chercher ailleurs et plus tard? J'avais tant besoin de cette leçon qu'entre Kanhangad et Rishikesh, plusieurs maîtres reconnus m'ont offert de les suivre. D'autres m'ont dit que j'avais déjà ce que je cherchais… Je n'ai pas vu ce qu'ils montraient. Je n'ai certes pas perdu les douze années que "Swamiji" m'a offertes avant de mourir. J'ai tant reçu, tant compris grâce à lui, que je bénis chacun de ces instants avec gratitude. Mais j'aurais pu faire l'économie de ce temps, de ces émotions, de certaines douleurs si… j'avais été prête? Si j'avais eu moins d'orgueil? Si j'avais eu moins peur?

Fallait-il aller en Inde pour trouver cela? Pour ce qui me concerne, manifestement oui malgré mes résistances préalables. J'y ai trouvé une liberté intérieure qui m'étonne, sachant de quelles prisons intimes je reviens. Mais j'ignore s'il faut conseiller ce voyage à chacun. Peut-être uniquement à ceux qui ont perdu leur "Inde"?

Aujourd'hui je suis à Pondichéry parce que Michel y est. Les enseignements reçus m'habitent et surgissent en réponse à mes questions, mes doutes, mes errements, ils m'ouvrent parfois des fenêtres sur le Réel. Peu des personnes croisées imaginent ce qui m'est essentiel. Pour avoir témoigné en Europe et risqué de me perdre à ce jeu, je pense que c'est une chance, même s'il est joyeux de se retrouver entre marcheurs sur la même route. Femme de diplomate, peintre ou auteure pour ce qui est des apparences, ici ou ailleurs qu'importe désormais? Michel a toujours son regard "laser", son humour tendre, son épaule où m'appuyer si je vacille. Quand on me demande de témoigner, je partage. Le reste du temps je savoure tranquillement.

Certains craignent que les spiritualités ou philosophies indiennes mènent à un retrait du monde, alors qu'elles peuvent nous ancrer dans le réel. Ceux qui cherchent encore ont parfois besoin de prendre du recul, mais regardons plutôt ceux qui ont "réalisé" et sont parmi nous, joyeux et actifs.
Croire que l'Inde mène au désengagement est oublier que le texte le plus lu est la Bhagavad Gîtâ: conseils pour agir lors d'une tornade, quand la guerre intérieure entre ombres et lumières nous confronte à la nécessaire suppression des chaînes intimes, aliénantes, destructrices. C'est oublier aussi la médecine, les sciences, les mathématiques, les arts indiens… qui ont surgit sur ce terreau.

Le danger pour l'Inde actuelle serait qu'elle s'oublie et prenne l'autre, l'occident, pour "guru"… A-t-elle besoin d'apprendre cette leçon?


* Brihadâranyaka Upanishad II.1.20

 

OUVRAGES PUBLIES :
- Ni Maître ni disciple (Essai) Ed Le Fennec 1994
- Au bord du Gange, (contes philosophiques - nombreuses traductions) Ed du Seuil 1998
- Ch. "Si la souffrance n'existait pas en soi?" Colloque "Psychologie & réalisation spirituelle", Ed Diamantel, 99
- Ce rien qui est Tout (Traduction et exégèse du "Nirvânasaôkam", de Shankara,) Ed Les Deux Océans - 1999
- Terreur, le Cheval Merveilleux, (Conte pour enfants) Ed. Tisseyre - Québec 2001
- Contes indiens (pour adolescents et adultes) Ed. Les Deux Océans, 2002
- Traduction de: Contemplez ces Vérités, de Swâmi Chidananda - Ed Terre du Ciel 2002
- Contes des sages de l'Inde, (sélection illustrée des contes d'Au bord du Gange) Ed du Seuil, 2003
- En cours de publication : "Facettes de l'Hindouisme"

 

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