La Revue d'Auroville - Novembre 2005

INTERVIEW

de

Martine Quentric-Séguy

Par Eric Avril


Je crois que je vous ai rencontrée plus profondément en lisant ce petit livre intitulé " Contes des Sages de l'Inde ". Comment est-il né?

D'abord il y eut les contes d' "Au bord du Gange ", dont certains sont plus difficiles. Ils suivent une progression naturelle essayant de répondre à tous les préalables qu'un disciple du védanta (l'une des voies de l'hindouisme) doit d'abord satisfaire: sincérité, aspiration, etc. Ces préalables me semblent essentiels à toute quête spirituelle.
J'ai emprunté ce plan naturel de formation de l'esprit et du coeur. Les maîtres enseignent leurs méthodes, souvent difficiles, en les éclairant d'histoires. Le conte est une forme de clé. Dire "soyez sincère" est abrupt. Le conte exprime la sincérité et ses nuances, chacun peut y trouver son propre entendement du mot, utiliser la clé autrement.

"Contes des sages de l'Inde" est une sélection illustrée de ceux "d'Au bord du Gange". J'ai aussi écrit des essais. Au travers de ces différentes formes de témoignage, j'essaie de toucher chacun où il en est. Certains vont tendre la main vers des contes parce qu'ils ont besoin de passer par l'intuition, d'autres prendront les essais parce qu'ils ont besoin d'analyse intellectuelle. Quel est le bon chemin? Reconnaître le nôtre est malaisé, alors celui d'autrui...?

Vous avez eu un maître dans l'art de conter ?

Non, mais j'ai travaillé mon clown pendant plusieurs années.
Mon "guru" (mot terrible en occident, sublime en Inde) était un védantin. Il a quitté ce monde. Depuis qu'il est physiquement absent, il est encore plus présent pour moi. Avant, je devais me déplacer pour aller le voir, maintenant il est en moi, dans mon coeur. Il s'appelait Swami Brahmananda. J'ai suivi son enseignement à Rishikesh pendant douze ans. La tradition veut qu'on étudie auprès du maître pendant douze ans, puis qu'on poursuive la méditation de manière indépendante. Naturellement, je n'avais pas souhaité une "indépendance" aussi radicale.

Quel fut votre premier contact avec l'Inde ?

Mon premier contact a eu lieu quand j'avais 21 ans, puis j'ai tourné, viré, cherché. l'Inde n'est pas le pays de mes rêves d'enfant. Je rêvais d'Egypte. Au Pakistan où j'ai vécu quelques années, j'ai rencontré des soufis, un enseignement bouddhiste et des chamanes. En Indonésie j'ai rencontré d'autres chamanes et le bouddhisme grâce au temple du Borobudur.
En Inde j'ai d'abord rencontré l'enseignement de Swami Ramdas, qui est surtout une voie de bhakti (dévotion). C'est chez lui, à l'Anandashram (Kérala) que j'ai rencontré Swami Chidananda venu pour une célébration.

Donc il y a l'Inde dans votre parcours ?

Enfant je ne connaissais pas l'Inde, je voulais être religieuse. A neuf ans je l'ai annoncé, la réponse de ma mère fut plutôt abrupte. J'ai donc gardé mon projet pour moi. A presque vingt-et-un ans (la majorité en France à l'époque), j'ai entrepris les démarches pour devenir dominicaine. La Mère supérieure extrêmement fine avec qui j'ai beaucoup parlé, parce qu'on n'entre pas si facilement au couvent, m'a dit : "Martine, il faut voyager, faites le tour du monde, ensuite vous reviendrez. Alors, si vous voulez toujours être dominicaine, vous le serez". J'avais l'impression qu'elle me mettait à la porte, que je n'étais pas à la hauteur pour être acceptée. C'était une grande douleur.
Bien des années plus tard, Arnaud Desjardins m'a dit "je ne suis pas votre guru". Une fois encore je me suis sentie exclue, brisée, indigne de mon rêve.
Mais l'un comme l'autre savaient que je ne frappais pas à la bonne porte. Je suis infiniment reconnaissante qu'ils n'aient pas cherché à me retenir, qu'ils m'aient ouvert la cage.

A 21 ans je suis partie au Pakistan. J'étais recrutée locale au service culturel de l'Ambassade de France. J'ignorais encore tout de l'hindouisme. J'étais si naïve que je me préparais à vivre dans des huttes en chaume avec un sol en terre battue. Hélas, il y avait déjà beaucoup de béton! J'y ai étudié les Kafir Kalash, rencontré des soufis et un bouddhiste. Ce fut mon tremplin pour mon premier voyage en Inde. Les Kafir Kalash installés au nord-ouest du Pakistan, m'ont offert mon plus beau mantra (mots incitant à la méditation).

Vous avez passé du temps là-bas ?

Sept ans au Pakistan avec de nombreuses expéditions chez les Kafirs.
J'étais basée à Islamabad où est l'Ambassade. Ensuite j'ai été recrutée en free lance par le Musée de l'Homme (je n'avais pas de diplôme adéquat pour entrer au CNRS). J'ai écrit des articles, fait des conférences. Je peignais et j'exposais ce qui finançait aussi mes expéditions.

Vous parliez d'un mantra que les Kafir Kalash vous avaient donné.

Ils chantaient ce mantra le soir au cours des danses rituelles qui dégageaient une grande énergie, une grande beauté.... Comme je dansais avec eux, je l'ai appris. Longtemps je l'ai emporté simplement comme un chant apaisant, sans comprendre ce qu'était un mantra. Je ne l'utilisais donc qu'auprès d'eux.
Un jour j'ai lu un livre sur la tradition russe de la Philocalie, la prière du cœur. J'ai réalisé que je connaissais une "prière du cœur". Alors je l'ai utilisée. J'ignorais le sens des sons prononcés, j'y mettais mon âme, un peu comme à l'église dans mon enfance: Je ne comprenais pas le latin. J'ignorais qu'on parlait à Dieu de choses ordinaires, qu'on osait le harceler en mendiants.... J'imaginais qu'on lui disait des choses merveilleuses, des mots d'amour sublimes, plus beaux que toutes les fleurs de l'autel, plus parfumés que l'encens. Puis on m'a traduit nos prières. Je me suis insurgée : " C'est tout? C'est vraiment tout ce qu'on pense à lui dire? ".

D'autant plus que les traducteurs n'ont pas souvent l'expérience spirituelle nécessaire.

Les textes ont souvent été traduits par des moines et des moniales. Mais il ne suffit pas d'être en chemin pour être arrivé... Je m'étonne souvent du manque de qualité et de profondeur de certains moines de toutes traditions, pas seulement chrétiens. Mais… ils sont en chemin faute d'être arrivés! Tant que nous nous croyons en chemin nous nous éloignons de la béatitude. Surtout quand, avec une grande sincérité, nous nettoyons la boue du fond, nous grattons intensément pour mettre notre lie en circuit afin que l'eau vive l'emporte et nous lave. Pendant un temps, la gadoue envahit tout et nous semblons plus perdus, plus enténébrés que ceux qui ont laissé leur ombre intouchée au fond de la rivière, sous l'eau transparente. Les voyant, on pourrait souvent dire "Oh, ils vont bien"… mais combien pensent, comme Henri Calet: "Ne me secouez pas, je suis plein de larmes".

Donc, vous étiez d'abord chez Swami Ramdas ?

Oui, mais je n'ai jamais rencontré Ramdas, j'étais trop jeune quand il est décédé. J'ai rencontré Mataji Krishnabhai. L'ashram de Rishikesh est lié pour toutes sortes de raisons avec celui de Ramdas. Quand le cancer de Mataji Krishnabhai l'affaiblissait trop, quelqu'un de Rishikesh venait pour présider les grandes cérémonies. Souvent c'était swami Chidananda, le Président de la Divine Life Society. Il est venu, m'a rencontrée et, sans que je ne demande rien - je n'avais aucune demande à présenter à cet homme-là puisque je me croyais reliée à Ramdas - il m'a donné une initiation et m'a dit d'aller à Rishikesh. J'y suis allée en résistant, par le chemin des écoliers. Je ne comprenais pas ce qui m'arrivait. D'abord j'ai sillonné l'Inde pour tenter de savoir si j'étais sur la bonne route : à Tiruvannamalai, auprès du Samadhi de Ramana Maharashi, j'ai interrogé son disciple Annamalai, et aussi Swami Ramsuratkumar surnommé le swami à l'éventail (panka swami), A Hardwar j'ai reçu la bénédiction de Chandra Swami, à Delhi celle de A. Parthasarathy. Enfin je suis allée voir Bede Griffith, pensant: "Voilà cinquante ans qu'il est en Inde, c'est un bénédictin, un occidental, il va pouvoir m'aider à y voir clair". Il a su me rassurer. Je suis alors partie pour Rishikesh et me suis incrustée en Inde.
Auparavant j'avais longtemps travaillé mon inconscient, mes difficultés d'abord avec des psychothérapeutes puis avec Arnaud et Denise Desjardins. Mais j'ai été appelée à venir en Inde.

Appelée ?

Appelée, vraiment. A l'époque j'étais psy'. Un jour j'ai cru entendre un patient me dire d'aller voir Mataji Krishnabai. Il n'en était rien, il ne la connaissait pas. Je voulais, les consultations terminées, me demander sérieusement pourquoi j'avais entendu cela, mais j'ai oublié de m'interroger. Plusieurs nuits plus tard, je dormais auprès de mon mari et j'ai été réveillée par une voix très forte : "Puisque je te dis d'aller voir Mataji Krishnabhai!" Je n'ai pas regardé sous le lit, c'était à un autre niveau. Le cœur battant, j'ai voulu me recoucher mais ne le pouvais pas: un étrange "ressort" m'empêchait de m'allonger. J'ai alors pris la décision d'aller la voir, aussitôt j'ai pu m'allonger et dormir. Le lendemain matin, je me suis demandé "comment ?", mais tous les obstacles potentiels se sont volatilisés. Alors je suis venue chez Ramdas, appelée, du moins je le pensais, par Mataji Krishnabhai. Elle était très faible mais elle a répondu : "Quand le disciple est prêt, le maître arrive". Cette réponse m'a glacée, j'ai fondu en larmes pensant: "Je le sais, c'est écrit partout, inutile de me faire venir de si loin pour me le dire". J'étais déroutée. En sortant de sa chambre on m'a annoncé l'arrivée de Swami Chidananda dont je ne savais rien. Trois jours après son arrivée, il me donnait l'initiation que je ne lui avais pas demandée.

Voilà comment je me suis revenue régulièrement en Inde après l'avoir délaissée, croyant avoir trouvé tout ce dont j'avais besoin ailleurs.
Désormais je n'y voyageais plus, j'allais systématiquement à Rishikesh. Souvent on me dit "toi qui connais bien l'Inde…", mais c'est faux: j'ai connu les chemins des ashrams où rencontrer des maîtres vivants. Mon mari, dont je ne louerai jamais assez la compréhension et l'aide, m'a finalement annoncé: "J'ai compris ! Je demande un poste à Delhi parce que ton corps est ici mais ta tête est là-bas. En Inde, j'aurais une femme entière ". Beaucoup d'humour certes, pour une immense tendresse: A ceux qui voulaient connaître la durée de notre séjour, il répondait "Je pars pour cinq ans". Etonnés, ils l'interrogeaient : "Toi, tu pars pour cinq ans… Et Martine?", "J'ignore si elle reviendra". Il m'emmenait au risque de me perdre, parce que c'était important pour moi.
Je suis toujours près de lui et nous voici à nouveau en Inde, à Pondichéry ensemble.

Vous avez donc voyagé. Vous avez parcouru le monde et trouvé votre voie.

Et je ne suis pas devenue Dominicaine. Voilà comment s'est formée la personne qui a écrit les contes que vous avez lus, comment ma vie autrefois douloureuse et compliquée s'est simplifiée, comment j'ai trouvé de l'aide pour m'élaguer. Voilà de quoi je prétends témoigner par l'écriture, la peinture, le conte.

 

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