Le conte, son histoire et ses usages

Conférence pour les amis de la Langue Française
A l'Alliance Française de Pondichéry - Mars 2005


Martine Quentric-Séguy - Conteuse


TOUTE PAROLE HUMAINE FAIT-ELLE AUTRE CHOSE QUE RACONTER DES HISTOIRES ? Depuis les "alors on dirait que…" des enfants, les légendes personnelles, familiales, nationales, voire les ragots, en passant par l'histoire plus ou moins revisitée de nos pays comme de nos modèles humains, et les informations tellement interprétées par la presse quelle qu'elle soit. Finalement, il y a ce que nous nommons contes, histoires, légendes, mythes… Pourquoi ? Probablement parce que le chaos, l'imprévisible, l'inconnu, le non maîtrisable, effraient les humains depuis l'aube des temps, et que la vérité nue les torture plus encore. Cependant, qui peut parcourir cette vie sans leur être régulièrement confronté ?
Dans les arcanes d'un monde troublant, les contes, les mythes et les légendes, offrent des boussoles, des cartes, des clés qui rassurent et parfois soignent.

A NOS "POURQUOI ?", LES MYTHES (de "muthos" en grec) tentent d'offrir une réponse orale structurée. Ce n'est qu'après Hérodote et son concept de "fait historique" (4ème s. av. J.C.) que le mythe évoque une fiction d'origine anonyme qui tente de "donner du sens" au monde qui nous entoure, d'expliquer l'origine du cosmos, des personnes, des émotions et des situations.
Produits lors de transes ou de "rêves", par les chamans des sociétés de chasseurs-cueilleurs, les mythes sont chantés, dansés, mimés, peints, ou … racontés. Ensuite, les prêtres érudits de sociétés en voie d'affranchissement de leur dépendance envers la nature, les figent en dogmes communiqués par la récitation ou la lecture.
Souvent pessimistes ou plutôt fatalistes, les mythes peuvent paraître scandaleux selon nos valeurs sociales. Mais ce scandale est innocent : Il évoque le chaos naturellement asocial de l'univers.

A NOS "QUI ?", LES LEGENDES (du latin "legenda" : la chose écrite, qu'il faut lire) répondent que tout humain peut devenir un héros. Elles sont peu modifiables car elles se veulent transcriptions "historiques".
Elles donnent pour exemple des personnages réputés historiques qui ont, avec le temps, pris une ampleur surhumaine pour avoir accepté de vivre en harmonie avec leur peur, leurs désirs, leur puissance, leurs rêves, leurs contradictions, leurs limites et la réalité de l'instant. Ils ont osé, au besoin, agir sans référence aux interdits et briser les tabous, portés par la seule intelligence de la situation. Alors les émotions ont perdu leur pouvoir paralysant et la vie a pu advenir, qui semble "légendaire" tant elle est parfaitement présente aux instants. Les légendes ne sont cependant pas toujours optimistes, elles peuvent même être tout à fait pessimistes, agissant alors comme des mises en garde.

Aux aspects les plus étudiés que sont les mythes, les légendes et les contes, il faut ajouter les FORMULETTES et COMPTINES, surtout destinées à l'apprentissage de la langue ; les PARABOLES, récits comportant des leçons de morale religieuse ; les FABLES et APOLOGUES ou récits de mise en garde qui exigent et menacent, moralisent, prétendent distraire. Il faut également joindre les CHANSONS DITES FOLKLORIQUES, proches des légendes. Ajoutons aussi aujourd'hui le CINEMA, ainsi que les JEUX DE ROLES et SIMULATIONS SUR ORDINATEUR, tentatives directes pour aller voir si les idées peuvent passer dans la pratique.

Quant au CONTE, il répond à NOS "COMMENT" résoudre les situations les plus inattendues qui ne manquent pas de se présenter dans nos vies.
Mais qu'est-ce qu'un conte ? Son nom a, dans de nombreuses langues, la même racine que le mot compter. Il s'agit, en effet, de dénombrer les solutions possibles à une situation de crise. En français, si "conte" apparaît au 12ème s., ce n'est qu'à la fin du 17ème s. que les sens des deux mots sont réellement isolés. Ils prennent parfois la forme de "RANDONNEES" qui aident à la mémorisation, et que l'on trouve déjà dans la forme des mythes de création (par exemple: le premier jour, le deuxième jour, etc.)
Tradition essentiellement orale, art du verbe, le conte et les conteurs, bardes, chamans… furent longtemps sacrés car de nombreuses traditions estiment que la manifestation tout entière est issue d'un son primordial. Aussi ce qui crée, manifeste, une forme de vie par le verbe est identifiable au créateur premier.
Quand ils sont écrits, les contes prennent la forme d'un texte qui tisse un monde, qui lui donne corps. D'ailleurs le mot "texte", de même racine que "texture", avant de désigner la chose manuscrite ou imprimée, signifiait "tissage", tout comme le sanskrit "tantra" rappelle que le sacrifice rituel indien est "tissé".
Les "contes de fées" furent écrits aux 18ème et 19ème siècles, portés tant par la philosophie urbaine et littéraire du romantisme que par les interdits religieux. Traduction édulcorée des contes populaires par des écrivains tels que Perrault, Grimm, Andersen…, ces contes-ci, castrés de leur puissance directe ou symbolique, endorment les petits enfants et ennuient les adultes. Ils ont induit la vague de déconsidération du conte. Il est notable qu'eux seuls sont introduit dans le cursus scolaire. Car aujourd'hui sévit l'illusion selon laquelle l'écrit serait la forme la plus accomplie d'une langue. Pourtant la philosophie, la psychanalyse et les littératures, surgissent de cet énorme réservoir de paroles offertes, depuis l'aube de l'humanité, par des illettrés contre lesquels Platon pestait déjà !

Car si la tradition orale peut transmettre les valeurs sociales, elle les remet souvent en question. Elle sait montrer que certaines sont surévaluées, voire inopérantes, et souligne avec humour ou réalisme la relativité de tous les dogmes et certitudes. Ce faisant, sa sagesse est provocante. Alors, sous le masque de la science, les mythes sont souvent montrés comme l'étaient les "indigènes" dans les cours d'Europe avant l'abolition de l'esclavage. Leurs correspondances rituelles sont oubliées ou tenues pour négligeables ; et sous les régimes totalitaires les conteurs et les rares textes qu'ils ont laissés sont toujours en danger.

DEPUIS UN SIECLE LE CONTE REVIENT dans les pays démocratiques. Au début ce fut grâce au travail des folkloristes (à commencer par le russe Vladimir Propp), à celui des psychologues (en particulier Freud, Jung, Bettelheim et leurs disciples) et des anthropologues structuralistes (Lévy Strauss…). Aujourd'hui existe une classification internationale "Aarne Thompson", corpus de récits dont les intrigues se rattachent aux contes-types recensés. On classe le conte parmi les trésors de l'humanité, on le collecte afin qu'il ne se perde plus. De nombreux stages autour du conte et des revues spécialisées fleurissent. Les espaces culturels l'accueillent. Ce n'est toujours pas le vrai parfum du conte, mais les plants sont en terre.

Au début du vingtième siècle, les vieillards ont disparu des maisons, relégués dans des "maisons de retraite" et autres mouroirs. Avec eux les contes, les histoires familiales, les langues régionales ont quitté notre environnement proche. C'est à peu près au même moment que sont entrés chez nous les encyclopédies, la radio puis la télévision qui devaient répondre à nos questions objectives. Mais, où trouver les réponses à nos questions subjectives, ontologiques ?
Cadeau d'un imaginaire à l'autre, le conte interpelle et fait éclater les limites. Il se déguste, se digère, et nourrit l'être de l'intérieur en une alchimie où la volonté de gain intellectuel n'a pas sa place. Il offre l'opportunité de vivre, en toute innocence, tous les désirs depuis les plus spirituellement sublimes jusqu'aux plus matérialistes, voire négatifs. En disant même l'inavouable, il permet de dédramatiser nos limites et de dire le réel parfois brutal jusqu'à l'insupportable. En milieux hospitalier et psychiatrique, il aide parfois à enfin oser mettre en mots les questions, les peurs, les douleurs. Plaisir actif, il nécessite de s'impliquer pour entendre et comprendre: La lecture du sens est l'oeuvre de celui qui écoute et qui entend toujours ce qu'il doit. Car le conte ne pose aucun diagnostic, il offre la clé de l'armoire aux remèdes. Il commence en général avec une impasse. Puis, il ouvre le champ des possibles et apprend à regarder, à entendre les réponses ailleurs que là où nous voulons absolument les trouver. Il dit que la force, la sincérité de nos questions est la clé d'accès à nos trésors enfouis, oubliés, méconnus. Certes, il ne dit pas la réalité tangible, mais il dit en vérité par la force des symboles.

C'est dans leurs défauts et qualités d'humains que LES CONTEURS puisent leur force. Comment décrire les monstres, sorcières et autres vilains, mais aussi les sages, les fées et les enfants frondeurs sans les connaître ? Si nous envisageons d'être conteurs, il nous faut absolument nous réconcilier tant avec nos beautés qu'avec nos poubelles où gisent nos énergies refoulées. Il faut toute une vie d'expériences, de joies et de souffrances personnelles, ainsi que des heures passées à conter aussi bien que possible, pour devenir un vrai conteur.

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